Vie de Georges Mattelon tisseur Croix-Roussien

Jacques Mattelon Temoignage proposé par Jacques Mattelon
Etat : Publié, visualisable par : Public

Georges Mattelon est né en 1913, dans un petit village de Haute-Savoie proche de la frontière suisse. Il n'eut pas le temps de connaître son père, tombé l'un des premiers en août 1914, et cela devait changer toute sa vie. En effet, sa mère se remaria en 1919 avec un tisseur à la main, de la Loire... Croix-Rousse Métier Histoire Tissu Soie Atelier Mattelon

Georges Mattelon est né en 1913, dans un petit village de Haute-Savoie proche de la frontière suisse. Il n'eut pas le temps de connaître son père, tombé l'un des premiers en août 1914, et cela devait changer toute sa vie. En effet, sa mère se remaria en 1919 avec un tisseur à la main, de la Loire,mobilisé dans les douanes. Après la guerre, le couple acheta un commerce en Suisse, qu'il revendit en 1924 pour venir s'établir à Pierre-Bénite, dans la banlieue de Lyon. C'est là que Georges obtint son certificat d'études. Un peu plus tard, lassé du commerce, son beau-père, (que j'appellerai désormais son père) décida de remonter des métiers à tisser et vint s'installer à la Croix-Rousse, rue du Bon Pasteur. À partir de ce moment, la Croix-Rousse devint la véritable patrie de Georges Mattelon. Il aimait le tissage et son père fut son premier professeur. Il faisait de l'ornement d'église, tissage très difficile, mais rentable, à cette époque, car l'Espagne absorbait une grande partie de la production. Pour donner une idée de cette difficulté, je dirai simplement que ces tissus comportaient environ 120 fils au centimètre. Le père de Georges en faisait 1 mètre par jour, en moyenne, c'est-à-dire plus que ça, car il consacrait son dimanche à la recherche des champignons. Cela veut dire qu'il lançait sa navette au moins 12000 fois dans sa journée, qui comptait sans doute plus de 7 heures.

Donc Georges apprit le tissage. Il fut inscrit à l'École de tissage, qui se trouvait rue de la Charité, à l'emplacementactuel du Musée des tissus et également à la Chambre de Commerce et à la Fédération de la Soie, car devenir tisseur n'était pas simple. Tous les quinze jours, un maître-tisseur vérifiait ses cahiers.

De cette époque, mon père avait gardé un souvenir précis de tout le petit peuple qui l'entourait et dont il a tracé des portraits pittoresques : la fermière qui passait le matin avec ses chèvres sur le boulevard de la Croix-Rousse, en agitant une clochette pour prévenir ses clients, le père Chiquizola, vieux tisseur de 75 ans dont la femme, énorme, portait une ceinture de pompier en grosse toile rayée rouge et bis avec des anneaux sur les côtés qui servaient à la hisser hors de son fauteuil, le soir, les guimpiers, les cartonniers, jeunes apprentis qui charriaient les dessins (et c'était lourd, les dessins des mécaniques Jacquard), les brasse-roquets, la mère Perrot, tordeuse-remetteuse, surnommée la Fifine, qui ne crachait pas sur l'Arquebuse et qui lui rendit nombre de services, et ces dévideuses qui ne se chauffaient pas en hiver pour que la poussière ne salisse pas la soie.

À cette époque, il n'y avait pas une rue de la Croix-Rousse sans de nombreux ateliers de tissage, mécanique au rez-de-chaussée et à bras dans les étages qui, toute la journée faisaient entendre leur célèbre bistanclaque.

Georges passa son examen de fin d'études en 1932 et son diplôme d'ouvrier d'art de la Chambre des Métiers de la soie lui fut remis par monsieur Edouard Herriot, alors maire de Lyon, assortit d'une bourse de 1200 francs, ce qui était une belle somme pour l'époque.

Mais déjà la soierie lyonnaise décline. La chute de la royauté espagnole jette un coup de frein sur les ornements d'église. Son père abandonne le tissage et Georges cherche du travail. On lui conseille de se spécialiser dans le tissu uni, très difficile à faire sans défaut au métier mécanique. Il cherche des conseils chez ses amis tisseurs. La mère Perrot lui amène la Marie, ouvrière chez le père Pobelle, qui pose toujours un carton sur son verre de vin pour qu'il ne s'évapore pas, et qui a des mains noires comme du charbon mais qui fait un uni blanc impeccable alors que lui se lave les mains 10 fois par jour et n'y arrive pas.

Il part au service militaire pour un an et quand il revient, il ne retrouve plus son atelier qui a été cédé à son oncle. C'est encore une fois la mère Perrot qui lui trouve du travail, chez Delacquis, toujours à la Croix-Rousse. Il entre dans un atelier de plusieurs tisseurs qu'il nous a décrit avec sa verve habituelle : Paul le danseur, qui avait 78 ans, ancien de la scala de Milan (du moins le disait-il), ou Foritte Boule-d'amour, petit gros qui avait un penchant marqué pour le beau sexe. Le plus jeune avait 65 ans. C'est là qu'un beau jour, ayant salué ses compagnons par un " Bonjour les canuts ", il se retrouve isolé dans son coin. Son mentor, le père Tribolet, ancien rondier, lui dira le soir même que canut est une insulte pour les tisseurs et que c'est un mot à ne plus prononcer. Georges ira s'excuser le lendemain et n'oubliera jamais la leçon.

Il cherche un atelier pour devenir indépendant. C'est encore la mère Perrot, sa bonne fée, qui lui en trouvera un, rue Gigodot. Il l'installe peu à peu, tout en continuant à travailler. Il n'est pas facile de trouver des métiers car les vieux tisseurs ne s'en séparent pas, même s'ils ne les utilisent plus. " Ils nous tiennent chaud ", disent-ils. Il se marie en 1936. Sa première fille naîtra en 1937 et son premier fils en 39. Son atelier préparé, il commence sa carrière d'artisan. C'est un bon tisseur et il ne manque pas de travail, à tel point qu'il a besoin d'un compagnon ou d'une compagnonne, comme il disait. Il l'a trouve en la personne de madame Millan, qui habite au 10 de la rue Richan et qui possède un vaste atelier sur 3 étages, en sommeil depuis la mort de son mari. Au bout de quelque temps, madame Millan lui propose de lui céder son atelier contre une rente viagère. Il accepte. Madame Millan mourra à la fin de la guerre.

En 1939, Georges Mattelon est mobilisé dans les chasseurs alpins. Il est envoyé en Normandie et fait prisonnier un peu plus tard dans le Loiret. Les prisonniers sont entassés à 17000 dans le stade de l'US Métro, à Paris, dans des conditions d'hygiène épouvantables. Il y attrape une infection oculaire et est soigné pendant plusieurs mois par un médecin allemand auquel il sera toujours reconnaissant d'avoir sauvé ses yeux. Réformé et démobilisé, il regagne Lyon, retrouve sa famille et reprend son métier. Modeste, il ne parlera guère de cette époque. Pourtant, il voit que ses vieux tisseurs et tisseuses sont dans la misère. Les tarifs n'ont pas augmentés depuis longtemps. Il entreprend, avec son ami Giroud, ancien président du Syndicat, de lesfaire réviser et ils y parviennent, difficilement. D'autre part, il fabrique du tissu solide transmis aux maquisards de Savoie, qui manquent de tout, par son ancien patron, Delaquis et son atelier sert de boîte aux lettres aux résistants, car trouver quelque chose dans le bric-à-brac des tisseurs à la main est impossible.

Après la guerre, les affaires reprennent. Son dernier enfant, Jacques, naît en 1947. En 1955, Georges Mattelon devient meilleur ouvrier de France avec un magnifique broché qui lui sera malheureusement volé plus tard par un visiteur indélicat. Mais c'est le crépuscule du tissage à la Croix-Rousse. L'apparition des textiles synthétiques, les progrès mécaniques, la cherté de la soie, bientôt la perte des colonies qui étaient de gros clients et surtout l'inadaptation du système d'exploitation traditionnel lyonnais, avec ses dizaines de façonniers, marquent la fin d'une époque. Les tisseurs sont sinistrés. Ils vendent leurs métiers mécaniques au prix de la ferraille. Nombre d'entre eux s'exilent, beaucoup en Algérie, qui vient d'acquérir son indépendance. Grâce à Joseph Vial,un ami qui travaille au B.I.T., Georges Mattelon devient directeur d'une manufacture de tapis à Tizi-Ouzou. Il en profite pour apporter une amélioration sensible au métier traditionnel. Sa mission terminée, il regagne Lyon où il ne restera pas longtemps car on le redemande en Algérie. Il prend la direction technique d'une usine d'une centaine de métiers dans la banlieue d'Alger. À son arrivée, les entrepôts regorgent d'invendus. Un an plus tard, les meilleurs clients lui donnent des chèques en blanc pour réserver sa production.

Le décès accidentel de son gendre va le contraindre à revenir à Lyon car sa fille, qu'il adore, reste seule avec 5 enfants. Le couple achète alors un pressing, où mon père travaille dix heures par jour. Ce ne seront pas ses années les plus agréables. Bientôt sonne l'heure de la retraite. Nous sommes à la fin des années 80. Georges Mattelon revient à ses chers métiers, pour son plus grand plaisir. Son atelier devient un lieu de visite pour les touristes. Son ami Gavaggio le met en relation avec certains grands couturiers et pour eux, il aura encore l'occasion de fabriquer quelques œuvres d'art.

Avec l'aide de son petit-fils, qui fait des études de droit, son atelier est inscrit au répertoire des monuments historiques. Les visiteurs sont de plus en plus nombreux, le plus souvent envoyés par l'association Soierie Vivante qui vient de se créer dans l'atelier de madame Letourneau, passementière, autre grande figure du tissage croix-roussien. Mon père est alors heureux. Il a fait la connaissance de monsieur Jean Huchard, sans doute le meilleur spécialiste de Jacquard. Ils passent de longues journées ensemble, à l'atelier où Jean Huchard note avec précision toutes les paroles et tous les gestes du maître-tisseur. C'est à ce moment que la maladie vient le chercher. Il lui résistera longtemps. Quand je le voyais très fatigué et que je lui disaisde s'arrêter, il me répondait invariablement : " T'en fais pas, mon petit, demain ça ira mieux ! ". Et puis un matin d'avril 2004, alors qu'il rentre du marché, c'est son cœur qui s'arrête, tranquillement, pour toujours.

Tout au long de sa vie beaucoup ont aidé mon père, et il en a aidé beaucoup car il était d'une générosité proverbiale et on ne faisait jamais appel à lui en vain. Que reste-t-il de lui aujourd'hui ? Sa femme d'abord, qui défend sa mémoire, et puis son atelier, qui a peu changé depuis sa création ce qui en fait un lieu de mémoire unique. Son fils Jacques, diplômé de l'École de tissage, a pris la relève. Bientôt l'atelier sera de nouveau propre, les métiers pourront à nouveau fonctionner et il serait dommage qu'on ne revienne pas voir comment travaillaient ces vieux tisseurs qui, jadis, descendirent dans la rue en criant " Vivre en travaillant ou mourir en combattant ". Et puis, avec l'aide de Jean Huchard et de ses notes,et de tout ceque nous avons retenu, on trouvera peut-être un jour un ouvrage sur la vie d'un des derniers maîtres-tisseurs. Quant à moi, dans ma campagne, j'ai commencé à apprendre ce qu'est le tissage aux élèves de l'école primaire, parce que le tissage, chez les Mattelon, ça doit être un gène dominant.

Georges Mattelon tissant Sur le métier de Damas sans envers de l'atelier rue Richan Lyon Croix -Rousse
Georges Mattelon tissant Sur le métier de Damas sans envers de l'atelier rue Richan Lyon Croix -Rousse

photo

Cliquez pour agrandir
Logo Philianonva.com

PHILIANOVA
Découvrir le patrimoine local et la culture territoriale